Cette pièce est un point de départ : l’artiste se met en marche.
De manière contingente, cette première randonnée dure trois semaines (21 jours) et se déroule en août 2014 sur l’itinéraire de la via Podensis, célèbre chemin du Puy-en-Velay vers Saint-Jacques de Compostelle (un fragment de 491,2 km).
Cette pièce inaugure une méthode : faire à pied l’expérience d’un territoire, enregistrer des sons en marchant, et au retour produire une forme, sonore, plastique, qui tentera de convoyer quelque chose de l’expérience vécue.
L’artiste ne cessera à partir de cette pièce de buter sur l’impossibilité de raconter une expérience longue, riche, qui fait appel à tous les sens, et multipliera ensuite les stratégies pour transmettre un fragment, un point de vue, une idée, une sensation de ce voyage au long cours.
Cette difficulté se trouve élégamment résumée par Italo Calvino (un auteur qui m’accompagne avec constance depuis) :
« Marco Polo décrit un pont, pierre par pierre.
— Mais laquelle est la pierre qui soutient le pont ? demande Kublai Khan.
—Le pont n’est pas soutenu par telle ou telle pierre, répond Marco, mais par la ligne de l’arc qu’à elles toutes elles forment.
Kublai Khan reste silencieux, il réfléchit. Puis il ajoute :
—Pourquoi me parles-tu des pierres ? C’est l’arc seul qui m’intéresse.
Polo répond :
—Sans pierres il n’y a pas d’arc. »¹
Ici, la cimaise-chevalet est structurelle, elle s’assume et s’affirme telle quelle, frontale. Le ratio de la plaque en suspension évoque la représentation d’un paysage, sans échelle. Le polystyrène est choisi pour ses propriétés d’amplification. Les micros piezos, intégrés dans l’épaisseur, diffusent à très bas niveau l’enregistrement. L’écouter demande d’être si près de la surface qu’on ne peut plus s’y projeter. Double perception, incompatible, d’un étrange paysage.
Italo Calvino, Les villes invisibles, trad. Jean Thibaudeau, Paris, Gallimard, 2013