De toutes les manières dont Lafcadio Hearn évoque les insectes dans son ouvrage éponyme¹, il en est une qui me pose plus de questions qu’elle ne m’apporte de réponses. Ses tentatives de descriptions des sons des insectes, si elles font bien naître en moi des images sonores, m’interrogent sur la relation de celles-ci avec le son produit par l’insecte. L’image peut-elle être fidèle, les comparaisons et métaphores utilisées par Lafcadio me donnent-elles accès aux stridulations, tintinnabulations, grattements, vibrations émises par les insectes nippons ?

Un exemple pour éclaircir cette interrogation : « Tous les jours, au coucher du soleil, cette âme infinitésimale s’éveille ; la chambre se remplit alors d’une musique délicate, une musique d’elfe d’une inexprimable douceur ; un son, une vibration argentine et ténue comme celle d’une toute minuscule sonnette électrique. Et tandis que l’obscurité gagne, le son devient plus doux, se gonflant parfois jusqu’à faire croire que toute la maison vibre de cette résonance elfique, parfois s’atténuant jusqu’à devenir le fil vocal le plus grêle qu’on puisse imaginer. Mais qu’il s’élève ou s’atténue, le son conserve une qualité pénétrante des plus étranges. »

Qu’est-ce que ça veut dire « une musique elfique » ? 
Est-ce que ma musique elfique est la même que la vôtre, que celle de Lafcadio ? 
Et comment ça sonne une « minuscule sonnette électrique » de la fin du dix-neuvième au Japon ? 
Les comparaisons ne nous sont-elles d’aucune aide pour parler de ce que nous percevons ?

Depuis longtemps, je cherche des moyens — formes sculpturales, mélange de médiums, textes, sons, titres à rallonge, objets pour raconter, évoquer, convoquer des expériences vécues, pour les rendre communicables. Aucune solution ne me satisfait jamais pleinement. Ces deux pièces jouent de cette difficulté, ce caillou qui ne cesse de me faire trébucher. Prenant pour point de départ des descriptions proposées par Lafcadio Hearn, il y a plus d’un siècle, les compositions s’autonomisent ensuite, jonglant avec d’autres références, d’autres souvenirs, d’autres insectes pour proposer deux paysages intégralement factices, réalisés grâce aux techniques et outils du bruitage.

  1. Lafcadio Hearn, Insectes, traduit par Anne-Sylvie Homassel, Marc Logé et Joseph de Smet, Paris, Les Éditions Ddu Sonneur, 2016 [1921]



Ces deux pièces ont été jouées en format concert à l’occasion du vernissage de l’exposition Neuf Soleils de Nini Yu au Flaschaputzer et diffusées en direct sur ∏node le 22 mai 2026. Elles ont été également présentées spatialisées sur 8 haut-parleurs à l’occasion des ateliers ouverts de Motoco les 23 et 24 mai 2026.